CASTRES :
En cette fraîche matinée du 30 mars, nous partons vers la sous préfecture du département du Tarn, Castres, la ville natale de Jean Jaurès. Si les maisons des tisserands, teinturiers, tanneurs, chamoiseurs et parcheminiers construites en bordure de l’Agout font l’emblème de cette charmante petite ville récemment
labellisée « Ville d’Art et d’Histoire », les touristes sont surtout attirés par le musée Goya.
Installé dans l’ancien palais épiscopal construit en 1675 sur les plans de Jules Hardouin -Mansart, architecte de Versailles, le musée créé en 1840 ne rassemble qu’un petit nombre de tableaux de peintres français acquis par la ville de Castres. D’abord modeste, le musée étoffe sa collection dès 1870 et regroupe des objets d’art, de peinture, des sculptures et un cabinet d’histoire naturelle.
Le don des premières œuvres espagnoles par Monsieur et Madame Briguiboul en 1894, et ultérieurement par leur fils, marque le point initial de la collection d’art hispanique du musée de Castres. En 1947, sous l’égide du conservateur du musée, Gaston Poulain, le musée sera rebaptisé « Musée Goya » marquant un tournant majeur dans son orientation artistique et culturelle désormais hispanique. En 1949 le musée du Louvre confirmera cet engagement par le dépôt de prestigieux tableaux de Velasquez et de Murillo.
Dès 1971, anticipant la hausse des tarifs des tableaux de maîtres…, les conservateurs successifs enrichiront les collections par l’achat d’oeuvres de peintres espagnols avec l’aide de l’état, du ministère de la Culture et la manne financière des laboratoires pharmaceutiques Pierre Fabre.
Après d’importants travaux de rénovation entrepris en 2020, le musée ouvrira ses portes en 2023. C’est aujourd’hui la première institution française à proposer au public une version complète de l’art espagnol des Grands Maîtres du XIV° et XVII° jusqu’à nos jours.
Remontons le temps.
Au Moyen Age, la péninsule ibérique est partagée entre royaumes chrétiens et musulmans. Dès le début de 722, la « Reconquista Chrétienne » s’accompagne de la production de nouvelles œuvres religieuses pour les églises et les couvents. Les échanges artistiques entre l’Espagne, la France, l’Italie et les Pays Bas favorisent l’émergence du style gothique caractérisé par l’arabesque, l’élégance des formes, les fonds d’or, la vivacité des couleurs et l’attention portée aux détails. Le regard s’émerveille en découvrant ors et couleurs des tableaux de bois peints.
La découverte de l’Amérique marque la fin du Moyen Age…La Renaissance italienne et son goût pour l’art gréco-romain influence les artistes espagnols.
Le guide attirera notre attention sur le tableau » l’ Adoration des Mages » et le contraste entre la finesse de certains détails et des « défauts » …Pour un nouveau-né, Jésus semble démesurément grand…
Nous nous attardons devant le panneau représentant Saint Martin coiffé de son chapeau rouge offrant un pan de son manteau à un mendiant.
Deux tableaux de la vie de Jésus révèlent une technique plus maîtrisée . Influencés par le courant hispano-flamand, les peintres teintent leurs paysages de nuances bleutées.
Quatre bas-reliefs en bois provenant du château de Vélez-Blanco situé en Andalousie célèbrent Jules César : on identifie le Colisée, le char triomphal de César, les porteurs de vaisselle précieuse… et quelques éléments exotiques, en particulier des éléphants…
Nous arrivons au siècle d’or, « el Siglo de Oro ». Sous le règne de Philippe II, Philippe IV et Charles II, l’Espagne connaît un fort développement artistique et culturel. Au XVIII°, Séville est une des plus grandes villes européennes et attire de nombreux artistes dont le peintre Pacheco dont nous pouvons admirer deux tableaux.
« Le jugement dernier » symbolise le voyage des âmes après la mort, le jugement devant le Christ au départ pour le paradis ou l’enfer. L’expression des visages des personnages expriment sérénité ou angoisse …
La deuxième toile « Le Christ servi par les anges dans le désert », peinte entre 1615 et 1616 demeure l’ incontestable chef-d’oeuvre de l’artiste. La scène se déroule devant une grotte derrière laquelle se dessinent des arbres et des rochers, sur la droite du tableau, à l’arrière plan, se distinguent Jérusalem et le Jourdain. Douze personnages sont représentés. La nature morte au centre du tableau a été réalisée en collaboration avec Diego Velasquez alors âgé de 17 ans.
Ce jeune génie deviendra peintre du roi et réalisera entre 1634 et 1636 un portrait intimiste de Philippe IV au pied d’un chêne, arbre symbole de force et de majesté…
Nous traversons une longue galerie vitrée. L’occasion idéale d’admirer le parc que nous avions rapidement traversé à notre arrivée. Il faut avouer que le temps maussade n’incitait pas à flâner dans les allées de ce jardin d’agrément à la française créé en 1876 par Monseigneur de Maupéou… Composé de parterres de buis, de broderies et d’arabesques à la manière des jardins royaux aménagés par André Le Nôtre, l’ espace verdoyant à été achevé en 1700.
Nous voici dans la salle des Etats Diocésains couronnée d’un plafond à la française aux poutres apparentes. Sur la partie supérieure murale se détachent les armoiries des 35 évêques de Castres, du Moyen Age à l’époque moderne ainsi que l’évocation du passage du roi de France Henri IV à Castres en 1585. Des différents objets meublant cette pièce, on retiendra le casque d’apparat en ivoire du Roi George II d’Angleterre porté lors des cérémonies ou de grandes parades équestres. Un arrêt s’imposait devant cette réalisation offerte par le roi à Jean Louis Ligonier (1680-1770), maréchal français ayant combattu pour l’Angleterre
Une salle est consacrée à la « Figure féminine au siècle d’Or ». Les catholiques vouent un culte à la vierge Marie et réaffirme sa place comme figure centrale du dogme, avec en Espagne une dévotion particulière pour l’Immaculée Conception.
Cano représente la vierge façon idéalisée à la manière de Raphaël tandis que Murillo prend pour modèle une jeune femme qui incarne la douceur et l’humanité dans un profond naturalisme.
Dans l’Espagne du Siècle d’Or, les artistes exécutent au service de la foi des représentations souvent empreintes de violence et de mysticisme, notamment dans la peinture et la sculpture. En traitant le thème du martyre des saints et des saintes, ils représentent la mort pour délivrer des messages moraux. La peinture se caractérise par l’exaltation des émotions, la liberté du trait, les contrastes de clair-obscur. Trois tableaux retiendront notre attention, une huile dans l’esprit du Greco, « Saint François d’Assise et Frère Léon » méditant sur la mort, « le martyre de Saint André », et une œuvre de Luca Giordano, »Hercule au repos ».
Un ensemble sculpté exceptionnel attribué à Giovani Antonio Matera, le massacre des Innocents, représente les scènes d’atrocités liées à l’épisode biblique relaté dans l’évangile selon Saint Mathieu. Pour accentuer la vraisemblance, les yeux sont exécutés dans des minuscules lamelles de verre coloré. Les personnages en bois polychrome sont représentés en mouvement, un soin particulier est apporté au traitement des vêtements et des accessoires.
Nous passons à la salle consacrée à l’art de la Nature Morte. Dès les premières décennies du XVII° , l’art espagnol élabore un genre de nature morte appelé le « Bodegon », emblématique de l’école espagnole. Il se développe à Tolède et à Séville et se caractérise par la représentation exclusive d’aliments et de scènes de cuisine. Le « bodegon » s’identifie par le minimalisme de ses compositions l’austérité des couleurs et l’utilisation systématique de clair-obscur.
Nous voici arrivés au salon « Fransisco Goya y Lucientes » où une frise chronologique retrace les principaux évènements de son existence.
Peintre et graveur virtuose, Goya né le 30 mars 1748 dans une petite bourgade d’Aragon aux environs de Saragosse est considéré comme l’un des plus grands
artistes espagnols . Il réalise des cartons pour la fabrique royale de tapisserie, de prestigieuses commandes royales, puis, l’un des plus célèbres nus féminins du XIX° « La Maja nue ». Ces peintures commémoreront la guerre contre la France et la résistance espagnole : « El tres de Mayo de 1808 en Madrid » est un des tableaux le plus connu du peintre. Le sujet de la toile, son incarnation ainsi que l’émotion qu’elle dégage font de cette toile peinte en 1814 l’une des représentations les plus connues de la dénonciation des horreurs liées à la guerre.
Atteint de surdité à l’âge de 47 ans, Goya développe à côté de sa carrière de peintre de cour un art très personnel noir et tourmenté. Sa proximité avec les « Ilustrados » qui adhèrent aux idées des Siècles des Lumières lui vaut quelques revers avec l’Inquisition et le pouvoir royal. Il quittera l’Espagne à l’âge de 78 ans pour s’installer en France . Il meurt à Bordeaux quatre ans après, en 1828.
Le salon regroupe les trois œuvres majeures du peintre offertes par Marcel Briguiboul à la fin du XIX° : le portrait de Francisco del Mazo peint vers 1820 et l’autoportrait à lunettes peint vers 1800. Goya se représente âgé de 53 ans. Il est au sommet de sa gloire en sa qualité de Premier peintre de la Chambre du roi. Son regard trahit sa presbytie et sa volonté de montrer sans complaisance ce qu’il est exactement dans l’instant représenté. La même année, il réalise la série gravée des « Caprices ».
La troisième œuvre offerte est l’ un des tableaux acquis en 1881 par Marcel Briguiboul lors d’un voyage à Madrid « La Junte des Philippines »,la plus grande peinture d’Histoire réalisée par Goya. Bien que l’oeuvre ait été commandée pour mettre en valeur le cérémonial, la lumière met en évidence de manière peu flatteuse la centralité d’un roi impuissant représenté en grande pompe flanqué des ses deux conseillers. L’assemblée, des actionnaires gérant les intérêts financiers espagnols en Extrême Orient est divisée en deux sur des bancs parallèles séparés par tapis inondé d’une éblouissante clarté et semble très peu attentive au discours du monarque… La satire sous entend ici la critique sociale.
Une salle rend hommage aux donateurs du musée. Marcel Briguiboul et sa femme Valentine y sont particulièrement célébrés. Des pièces mexicaines étonnantes d’originalités témoignent des costumes et traditions de ce pays au XIX°. Une place particulière est donnée à la remarquable collection d’armes léguée en 1998 par René Gayral, résistant de la première heure et ancien du « corps franc de la Montagne Noire ».
Au XX°, l’art espagnol s’impose sur la scène artistique grâce à l’oeuvre des grands maîtres avant-gardistes tel que Dali, Miro, Picasso. Cette génération d’artistes brille à Paris et renouvelle non seulement la peinture espagnole mais aussi l’art moderne dans son ensemble. Picasso, peintre dessinateur sculpteur et graveur, domine tous les autres… Picasso est âgé de 80 ans lorsqu’il réalise le « Buste d’homme écrivant » : couronné de laurier, le poète représenté tout en courbes et en tourbillons colorés scrute et pense le monde, s’interroge et écrit…
Partenaire du musée Goya, le musée Soulages a prêté l’un des fameux outre noirs de l’artiste ruthénois : les queues de morue, le brou de noix et l’encre d’imprimerie sont les premiers outils de sa révélation artistique. Travaillant d’abord à la peinture à l’huile puis à la peinture acrylique à partir de 2004, Pierre Soulages fait naître les effets de lumière depuis le fond le plus obscur de ses toiles.
Terminons l’étude des œuvres de Goya par la découverte de plusieurs gravures extraites des quatre séries, » les Caprices », « les désastres de la guerre » et « la tauromachie » . Découverte en 1828 dans la maison madrilène de l’artiste après sa mort, la série d’estampes gravée entre 1816 et 1823 , « les Proverbes », mérite une mention particulière . La plus énigmatique de ses séries. C’est le moment où le peintre, alors sourd, quitte l’Espagne.
S’agit-il d’une illustration des proverbes de l’époque,, d’une critique des institutions militaires et religieuses ou d’une allégorie politique ? Outre leur message, les qualités purement artistiques et leur puissance d’évocation conférent à ces estampes une dimension universelle et intemporelle.
Nous nous arrêtons devant une lithographie en couleur de Salvador Dali peinte en 1974 ,« MoÏse et le Monothéisme » et entrons dans l’univers coloré de Joan Miro.
L’artiste catalan a créé une œuvre plastique très personnelle hors des grands mouvements picturaux de son temps bien qu’il fut d’abord associé aux artistes surréalistes. Dans les années 1930, il invente son propre univers pictural constitué de formes et de symboles imaginaires, entre figuration et abstraction. Entre 1975 et 1979, il crée « la série Gaudi », une série de gravures afin de rendre hommage à l’architecte catalan de génie. Miro y représente des formes aux couleurs complexes et dynamiques et un monde de signes caractéristiques de son œuvre depuis les années 1940 : des étoiles, des tâches, des collages de papier journal se côtoient pour créer un ensemble très poétique.
Galerie Castres, Musée GOYA :
SORÉZE :
Départ pour Sorèze, petite cité touristique au pied de la Montagne Noire. Serpentant au pied de la ville, un petit ruisseau autrefois appelé le « Suricinum », « soricinus » , « Petit Sor », aujourd’hui baptisé « l’Orival » a donné son nom à la ville. Nous parcourons les rues médiévales bordées de maisons à colombages et encorbellements datant du XV° et XVII° à la recherche de notre restaurant … A l’angle d’une ruelle se dresse le clocher Saint-Martin, unique vestige de l’église paroissiale incendiée en 1573 lors des guerres de religion.
Suivons Monique… et surtout son GPS.. en évitant de trébucher sur les pavés de ces ruelles typiques arborant fièrement les devantures d’anciennes échoppes défiant le temps. Détours, tours, contours et retours en arrière… et nous finissons par découvrir , dissimulées par l’épais rideau d’un luxuriant chèvrefeuille, la façade et la porte de notre restaurant : un cadre particulier et original, une décoration surprenante mais accueillante.
Après le repas, nous n’avions plus qu’à traverser la rue pour visiter l’abbaye.
Notre guide nous conduit dans l’immense « cour des Grands » dont les piliers sont tapissés de graffitis sculptés par de nombreux talents connus venus se forger à l’enseignement rigoureux dispensé dans l’établissement. Isabelle retrace l’origine du bâtiment reconstruit au X° après la destruction de l’abbaye carolingienne fondée en 754 par Pépin d’Aquitaine. Sorèze connaîtra les tourments des guerres de Religion. Le monastère sera détruit en 1573 par les protestants.
Les bâtiments sont restaurés en 1636 et en 1682, les moines bénédictins de la Congrégation de Saint Maur y ouvrent une école appelée « séminaire ». Entre 1682 et 1722, il est destiné à l’éducation des fils de gentilshommes peu fortunés. Son ouverture a été décidée pour concurrencer l’Académie protestante de Puylaurens. En 1759, le Père Dom Victor de Fougeras propose une pédagogie novatrice en rupture avec l’enseignement traditionnel : chaque élève reçoit des
connaissances générales par niveau et choisit ses options selon ses centres d’intérêts : la pratique de l’enseignement religieux, du grec et du latin est complété par l’apprentissage de la grammaire et de la théorique, des sciences et des arts d’agrément tels que le dessin, la musique et la gymnastique… En 1760 la centaine d’élèves fréquentant l’établissement se soumet à des conditions de vie et d’éducation strictes : le mercredi est jour de congé, les vacances se prennent dans l’école de septembre à début novembre…Les jours de semaine, les pensionnaires se lèvent à cinq heures et se couchent à huit heures.
Dès le XVIII°, Sorèze doit sa notoriété au mode d’enseignement pratiqué et en 1776, l’école agrandie devient l’une des douze « Ecoles royales militaires » créées par Louis XVI.
De 1854 à 1861, le Père Henri Dominique Lacordaire, restaurateur de l’ordre dominicain et grand orateur, applique un enseignement diversifié et des démarches pédagogiques renouvelées . L’universalisme des Lumières y est a alors enseigné. Lieu d’intelligence, l’école est un véritable laboratoire intellectuel dès le XVIII° et sa renommée déborde largement la région et les frontières du pays.
En 1854, Lacordaire officialisera le port de l’uniforme. Les élèves seront groupés par division selon les âges et différenciés par des couleurs, jaune pour le collège, bleu pour les lycéens, rouge pour les bacheliers, couleurs que l’on retrouve sur les collets d’uniforme et le drapeau de l’école. Vers 1880, les costumes sont réalisés en drap marron, les vestes sont ornées de martingale de ganse tressée et de boutons aux armes de l’école. Au XX°, une tenue de couleur marron plus simple est adoptée pour les garçons et les filles qui sont admises depuis 1980.
En flânant dans un corridor, on imagine les pensionnaires transis de froid dans des locaux non chauffés éclairés par de simples bougies. L’éclairage au gaz n’intervient qu’en 1862, l’électricité en 1893.
Dans la plupart des cas, l’établissement est fréquenté par des enfants issus de familles de nobles d’épée et des nobles de robes, mais aussi par des fils de négociants, des créoles et des étrangers venus notamment d’Espagne et d’Italie. L’effectif passera d’une trentaine d’élèves en 1759 à plus de deux cents en 1770.
Le fonctionnement du Collège exige la présence d’un personnel important recruté le plus souvent parmi les habitants de Sorèze et capable de couvrir toutes les fonctions qu’exige la vie domestique.
L’abbaye connaît son apogée au XIX° grâce au Père Lacordaire qui s’applique à créer une grande institution où règne la discipline comme le laisse transparaître une de ces devises gravée sur le mur de la salle des Récompenses, une des seules salles où les élèves des différentes sections se croisent
« Messieurs, nous sommes à une époque où la noblesse c’est le travail
Vous avez des erreurs à vaincre et le monde à gouverner par
l’ascendant de l’intelligence et du dévouement. »
Nous prenons le loisir d’admirer cette salle décorée de fresques, de peintures réalisées au XVIII° par les élèves et d’un plafond à la française du XIX° aux couleurs de la république. La pièce accueillait les cérémonies des récompenses et des fêtes. Aujourd’hui, les bustes des cinquante-trois élèves les plus célèbres toisent les visiteurs. De grandes personnalités ont fréquenté les bancs de l’école . On retiendra les noms de Jean-Pierre Fourcade, Gilles des Robien, Jean Mistler ,secrétaire perpétuel de l’académie française dont les textes racontent la vie de l’école au tournant du XX°. A noter aussi les noms d’Hugues Aufray, Igor et Grichka Bogdanoff et Claude Nogaro…
L’établissement fermera en 1991.
Sous la conduite d’Isabelle, nous traversons la salle des pas perdus, une des deux plus belles salles construites à l’initiative du Père Lacordaire pour visiter le musée installé dans une aile de l’abbaye.
Conçu par Suzanna Ferrini, le musée ouvert en 2015 est un mariage d’acier, de poutres de bois et de tommettes anciennes. L’exposition « Les prairies fleuries » offre une véritable promenade magnifiant la faune et la flore et rend compte de l’oeuvre originale et foisonnante du peintre cartonnier Dom Robert Guy de Chaunac- Lanzac, moine bénédictin de l’Abbaye d’En Calcat dans le Tarn, un des maîtres de la tapisserie contemporaine.
Né en 1907 d’une grande famille aristocratique, il mène d’abord la vie d’un jeune artiste, au sein des milieux culturels et intellectuels de Paris des années 1920. En 1930, ses relations avec Jean Cocteau et Maxime Jacob, compositeur et futur Dom Clément Jacob, le conduisent à l’abbaye d’En Calcat. Grâce à sa rencontre avec le philosophe catholique Jacques Maritain, il entame un cheminement spirituel. Il entre au noviciat et prend le nom de « Frère Robert » comme nom religieux, puis, « Dom Robert » quand il est ordonné prêtre en 1937… Il n’aime pas trop le parcours scolaire et après des études de philosophie et de théologie, il reprend son activité artistique et réalise enluminures et aquarelles.
Il aurait eu un « déclic » en 1940 lors de la visite d’un parc. Il écrit :
… « On fait un vaste tour…
Alors là, une fontaine, un paon… et des paons, des coqs, des poules et des canards.
Là, cela a été quelque chose de foudroyant et je crois que j’ai senti soudainement acquis un style.
J’ignorais complètement ce que cela deviendrait, mais cela est sorti.
Je me suis mis à dessiner sans arrêt. »
Sa rencontre avec Jean Lurçat en 1941 décide de son destin de peintre cartonnier. De 1948 à 1957, il continue son œuvre au monastère de Buckfast en Angleterre. De retour à En Calcat en 1958, la faune et la flore de la Montagne Noire sont sa veine d’inspiration.
De 1962 à 1974 Dom Robert expose à Paris. C’est un des artistes permanents de la galerie « La Demeure » dirigée par Denise Majorel, fondatrice en 1947, avec Jean Lurçat, de l’Association des Peintres Cartonniers de Tapisserie.
Dom Robert créera jusqu’en 1994 où une chute l’oblige à cesser toute activité…Son dernier carton « l’herbe qui lève » restera inachevée… Il décédera à En Calcat en 1997.
Le parcours permet de suivre le processus de création d’une tapisserie depuis le dessin de l’artiste jusqu’à l’oeuvre achevée en passant par la création du carton de tapisserie.
Nous entrons dans l’univers coloré et foisonnant des dessins et tapisseries, un univers très vivant surprenant par rapport à ce que l’on attend habituellement d’un artiste religieux.« Petit coq » est un détail de la tapisserie « l’herbe haute » datée de 1961. « La ferme de Palaja », une aquarelle de 1940, un dessin fait comme un aveugle » dira l’artiste. « Paonne », un résidu du premier carton de tapisserie « l’Eté » : pour donner naissance à une nouvelle tapisserie, Dom Robert coupe le carton et ne retient qu’un détail de l’oeuvre originelle. En 1967, le gouvernement français a conféré aux tapisseries brodées le statut juridique « d’ oeuvre d’art » limitant ainsi à huit le nombre de reproductions de chaque carton .
Que dire de « Garden Party », inspirée des fleurs cultivées en plate-bande dans le monastère, un lévrier afghan, un chien qui joue les trouble-fêtes dans la basse cour…
On sourit devant l’aquarelle peinte en 1950, « les moines jouant au cricket à Buckfast, une oeuvre dédiée à la vie monastique et aux « récréations » qu’elle pouvait procurer… A En Calcat, les moines bénédictins pratiquent le volley-ball…
Les tapisseries de Dom Robert, ce ne sont pas des champs verdoyants, un arbre qui fleurit ou une mare paisible, mais bien le bourdonnement de l’abeille, le battement d’aile du papillon, le pépiement de l’oiseau, le bondissement du chien, le chat qui se faufile avec souplesse, des coqs espiègles, des paons , des chevaux fougueux , des scènes champêtres de style naïf colorées et exubérantes de nature.
Poursuivons notre visite en appliquant les dires de l’artiste :
« Dans une tapisserie, on se promène, on flâne,
Un détail vous conduit à un autre.
Tout à coup on découvre un oiseau
Un écureuil qui voulait se cacher
On en cherche d’autres…
Pour faire court
Disons que la peinture est un art d’espace
Tandis que la tapisserie est un art du temps… »
Plusieurs photos ponctuant l’exposition traduisent la personnalité d’un personnage volontaire et attachant, sensible et plein d’humour.
Une section du parcours restitue l’ambiance dans laquelle Dom Robert a fait tisser la majorité de ses tapisseries, l’atelier Tabard et Goubely à Aubusson. Devenue manufacture royale au XVII° par la volonté de Colbert, Aubusson est la capitale de la tapisserie de haute lisse,
elle est le seul lieu au monde où coexistent, depuis six siècles tous les métiers participant à la réalisation d’une tapisserie : filateur, teinturier, lissier, restaurateur. Devant un métier à tisser placé à l’horizontale, Isabelle détaillera les tâches complexes du lissier, l’ artisan chargé du tissage.
Ce nom provient du terme « lisse » désignant la cordelette formant une boucle fixée sur chaque fil de chaîne tendu sur le métier pour le relier, par l’intermédiaire de la barre de lisse, à une pédale, dite « marche », actionnée avec les pieds… C’est un métier manuel qui exige un savoir-faire très qualifié et nécessite un très long temps d’exécution: un mètre carré demande un mois de travail.
Les réalisations sont le fruit de la collaboration étroite entre l’artiste et l’atelier de tissage : le travail d’interprétation textile de l’oeuvre de l’artiste est l’expression du savoir-faire du lissier et de sa compréhension de l’intention artistique.
En septembre 2009, l’Unesco inscrira la tapisserie d’Aubusson au « Patrimoine culturel immatériel de l’humanité mettant à l’honneur les œuvre Don Robert, de ses contemporains et le savoir faire des lissiers.
Nous ne pouvions pas quitter l’exposition consacrée à Dom Robert, véritable créateur capable de mêler spiritualité, observation du monde vivant et recherche artistique sans poser notre regard sur l’une des dernières tapisseries présentées, « Mille-fleurs sauvages » réalisée d’après un carton datant de 1961 sur le thème de la prairie fleurie chère à Dom Robert : elle incarne toute l’âme du peintre cartonnier : la nature et ses couleurs vibrantes .
Nous laissons à regret les animaux de basse-cour aux plumages ébouriffés dansant dans une jungle de fleurs des champs.
Galerie Sorèze , Musée Dom ROBERT

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