Comment Gargantua mangea en salade six pèlerins.
Non seulement Gargantua est un géant, mais il a un bon coup de fourchette.
Et quelques pèlerins perdus dans un saladier ne lui feront pas perdre son appétit d’ogre.
« Le propos requiert que racontons ce qu’advint à six pèlerins qui venaient de Saint Sébastien près de Nantes, et pour soi héberger celle nuit de peur des ennemis s’étaient massés au jardin entre les choux et laitues. Gargantua se trouva qu
elque peu altéré et demanda si l’on pourrait trouver des laitues pour faire salade. Et entendant qu’il y en avait des plus belles et grandes du pays —car elles étaient grandes comme pruniers ou noyers—, y voulut aller lui-même et en emporta en sa main ce que bon lui sembla, ensemble emporta les six pèlerins, lesquels avaient si grand peur qu’ils n’osaient ni parler ni tousser.
Les lavant donc premièrement en la fontaine, les pèlerins disaient en voix basse l’un à l’autre : « Qu’est-il de faire ? Nous nous noyons ici entre ces laitues ; parlerons-nous ? mais si nous parlons il nous tuera comme espions ». Et comme ils délibéraient ainsi, Gargantua les mit avec ses laitues dedans un plat de la maison, grand comme la tonne de Cîteaux, et avec huile et vinaigre engoulé cinq des pèlerins, le sixième était dedans le plat caché sous une laitue, excepté son bourdon qui apparaissait au-dessus.
Lequel voyant, Grandgousier dit à Gargantua : « Je crois que c’est là une corne de limaçon, ne le mangez point.
Pourquoi ? dit Gargantua. Ils sont bons tout ce mois ». Et tirant le bourdon ensemble enleva le pèlerin et le mangea très bien. Puis but un horrible trait de vin pineau et attendirent que l’on apprêtât le souper. Les pèlerins ainsi dévorés se tirèrent hors les meules de ses dents le mieux que faire purent, et pensaient qu’on les eût mis en quelque basse-fosse des prisons. Et lorsque Gargantua but le grand trait, se crurent noyés en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomac ; toutefois, sautant avec leurs bourdons comme font les miquelots, se mirent en franchise à l’orée des dents. Mais par malheur l’un d’eux, tâtant avec son bourdon le pays, à savoir s’ils étaient en sûreté, frappa rudement une dent creuse, et fouilla le nerf de la mandibule, dont fit très forte douleur à Gargantua qui commença à crier de la rage qu’il endurait. Pour donc se soulager du mal fit apporter son cure-dents, et sortant vers le noyer vous dénicha messieurs les pèlerins.
Car il arrapait l’un par les jambes, l’autre par les épaules, l’autre par la besace, l’autre par la fouillouse, l’autre par l’écharpe, et le pauvre hère qui l’avait féru du bourdon l’accrocha par la braguette ; toutefois ce lui fut un grand heur, car il lui perça une bosse chancreuse qui le martyrisait
Ainsi les pèlerins dénichés s’en fuirent à travers la plaine à beau trot, et apaisa la douleur.
« Je m’en vais donc (dit-il), pisser mon malheur. Lors pissa si copieusement que l’urine trancha le chemin aux pèlerins, et furent contraints passer la grande boire. Passant de là par l’orée de la touche en plein chemin, tombèrent tous, en une trappe qu’on avait faite pour prendre les loups à la traînée. »
Jean Naudy



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