Toulouse 4 décembre 2025 !
Que dire de notre départ pour Toulouse ce jour là ? La journée s’annonçait sous de mauvais augures… pluie matinale, désagrément mécanique pour l’une d’entre nous, crispation palpable dans les embouteillages toulousains… La perspective d’une sortie maussade ?
Eh bien non ! Ce fut une escapade mémorable éclairée en début d’après-midi par les rayons d’un soleil fugueur et la découverte imprévue d’un artiste mis à l’honneur par la ville de Toulouse, Henri-Georges Adam.
Mais commençons par la visite de la bibliothèque d’étude et du patrimoine construite à partir de 1932 sous le mandat d’Etienne Billières, maire de Toulouse, très attaché à la réalisation d’un programme d’équipements publics et d’habitat social.
L’ancienne bibliothèque de la ville, une construction datant du XVIII° ne pouvait accueillir que 50 personnes alors que Toulouse comptait déjà 200000 habitants. L’exiguïté des locaux et leur vétusté ne permettaient ni d’accroître les collections, ni de les stocker dans des conditions matérielles garantissant leur conservation. Le bibliothécaire en fonction à cette époque, François Galabert, la qualifiait de » bibliothèque la plus mal logée de France ». L’urgence de doter Toulouse d’une nouvelle bibliothèque était évidente.
La taille et le luxe du bâtiment actuel sont surprenants. De style Art déco, la façade parcourue par une fresque en calcaire blanc du Poitou est la création d’un sculpteur toulousain Sylvestre Clerc. La frise représente tous les âges de l’humanité depuis la préhistoire jusqu’aux découvertes scientifiques les plus récentes. Nous franchissons la monumentale porte en bronze. Cette oeuvre de ferronnerie d’art exceptionnelle conçue et dessinée par Jean Montariol présente l’histoire de l’imprimerie figurée par six médaillons à l’effigie de célèbres imprimeurs. A noter la représentation de Saint Jean Porte Latine, patron des imprimeurs.
Entrons dans le bâtiment dont la construction a été confiée à Jean Montariol, architecte en chef de la ville de Toulouse de 1927 à 1949, un architecte particulièrement attaché à appliquer une rigoureuse politique de l’emploi privilégiant les
entreprises et les artistes de la région pour soutenir l’économie locale en cette période de crise économique. « Le palais rêvé des livres et des travailleurs » offre une grande salle de lecture éclairée par des fenêtres aux motifs octogonaux typiques de l’esthétique Art déco. La salle est placée sous la protection d’Apollon, dieu grec de la lumière représenté sur la fresque avec sa lyre et, sur les vitres, les couronnes de lauriers, symboles d’excellence qui sont un de ses attributs. Pièce maîtresse de la bibliothèque, ce lieu s’ enrichit en son centre d’une coupole le dominant à quatorze mètres de hauteur. A l’aplomb de cet ouvrage en béton orné de pavés de verre de couleur formant une rosace éclairée par des lanternons, le parquet à la française dessine une rose des vents.
Quelques pas nous ramènent dans le hall où défile un film retraçant la construction et l’inauguration du bâtiment le 30 Mars 1935. Sur un mur, des plaques portent le nom des nombreux artisans impliqués dans le chantier de construction. Notre guide précise qu’ils étaient soumis à un cahier des charges très rigide … L’entrée s’orne d’un vitrail réalisé par le maître verrier André Rapp. Intitulé « L’Education de l’enfance », il est l’une des principales oeuvres évoquant l’importance accordée aux livres et aux lecteurs. Autre illustration de la lecture, la toile d’Edouard Bouillère « La joie dans la lecture », représentant dans un paysage méridional une femme lisant entourée de ses enfants.

La bibliothèque abrite aujourd’hui un million de demi de documents, un fonds remarquable de livres anciens, rares ou précieux: des manuscrits du Moyen Age à nos jours, des incunables, un fond musical constitué de partitions, de livrets concernant surtout l’opéra français, des livres d’artistes contemporains. Un livre entièrement tissé à la main, une alliance de tissus et de papier enchâssés dans une reliure bois, provoque la surprise et sollicite notre imaginaire; il est la création de Viviane Michel, artiste bayonnaise formée à l’école des Beaux Arts de Toulouse… La bibliothèque conserve également des collections historiques de la ville, une presse régionale du XVII° à nos jours et un fond de la littérature jeunesse du XIX° à nos jours.
Notre regard s’attarde sur une vitrine regroupant les anciennes fiches cartonnées servant à répertorier le stock avant l’informatisation de la bibliothèque…
et notre guide nous entraîne vers le « magasin »… Trente cinq kilomètres de rayonnages construits sur six niveaux autour d’une carcasse métallique soutenant plafonds, planchers et rayonnages à crémaillères. Divisé en « cellules » protégées par des portes coupe-feu, le bâtiment est doté d’un équipement particulier respectant les conditions nécessaires à la conservation des livres.
Un dernier commentaire de notre guide devant le triptyque de Marc Saint-Saëns régnant sur la salle de lecture. Réalisée d’août à décembre 1934, la fresque intitulée « le Parnasse occitan » représente des écrivains, des artistes, des hommes célèbres de l’époque mêlés à des figures allégoriques.
Quittons » le palais pour la connaissance », un cadre privilégié inscrit à l’inventaire des monuments historiques depuis le 7 décembre 1994 et rejoignons le restaurant, » le Court-Circuit » où nous apprécierons la convivialité du serveur et la qualité des plats proposés… 13 heures 45, l’heure de rejoindre notre guide, Emeline, et de visiter la chapelle de la Grave construite sur un banc de graviers laissé par la Garonne.
Elle fait partie de l’hôpital érigé en 1197. D’abord établissement de soin, il devient le lieu d’accueil des pestiférés au début du XVI°, puis lieu d’enfermement des pauvres à partir de la moitié du XVII°. Sa consécration à Saint Joseph, le patron des charpentiers, met l’accent sur le rôle que le lieu a eu pendant la période du « Grand Renfermement ». Il comprenait alors de nombreux ateliers destinés à former les nécessiteux à des métiers avant de les placer chez des artisans.
En 1684 la chapelle devient trop exiguë. En 1719, l’édification d’un nouveau bâtiment est décidée ; en 1750 l’architecte Jean Nelli, chargé du projet, dessinera un monument néo classique. Les problèmes de financement retarderont la réalisation du projet jusqu’au 20 septembre 1758, date de la pose de la première pierre par le premier président au Parlement de Toulouse, Gaspard de Maniban. Dans un contexte économique et social difficile, notamment durant la Révolution Française, le chantier reste en sommeil jusqu’en 1835. Les travaux reprendront sous les directives de l’architecte Louis Raymond Delor de Masbou. Le 14 mars 1845 les résidents de l’hôpital assisteront au premier office…
La sauvegarde de l’édifice a nécessité de lourds travaux de consolidation, en particulier, en 1972, la restauration du dôme, repère emblématique du quartier Saint Cyprien: recouvert de lames de cuivre, il est surmonté d’un lanternon à la croix orientée vers Jérusalem.
Fermée en 2010 par mesure de sécurité, la chapelle a été désacralisée en 2015. Devenue depuis 2022 un lieu culturel, elle accueille aujourd’hui les oeuvres d’Henri Georges Adam, une figure marquante de l’histoire de l’Art d’après guerre à la nouvelle Ecole de Paris.
Adam a marqué la scène artistique française par la puissance, la monumentalité et la spiritualité de son oeuvre. De 1943 à son décès en 1967, pleinement intégré au monde artistique et intellectuel de son époque aux côtés d’Aragon, Sartre et Picasso, il poursuit une carrière remarquée de sculpteur, graveur et cartonnier.
Avec l’aide d’Emeline, tentons d’analyser les sculptures de l’un des artistes majeurs de l’art moderne.
« La femme endormie », une représentation stéréotypée de la femme, la « Chapelle Blanche » empreinte de recueillement et de plénitude, la « Dame d’Alicante » en granit rose et marbre noir, une association de sensualité et de puissance minérale, la » Résurrection de Lazare », une évocation du lien entre humanité et spiritualité…
Un immense tableau peint en 1846 par un peintre toulousain, Constantin-Jean-Marie Prévost surplombe le maître-autel… « La mort de Saint Joseph », figure emblématique de dévouement, de travail et de foi…un rappel de la finalité de cette chapelle…
Un circuit en bus vers le faubourg Saint Michel! Les joies de la circulation toulousaine agrémentée par la floraison (à défaut de pâquerettes timides en cette saison) de multiples panneaux « sens interdit et déviation ». Nous arrivons enfin, mais à l’heure, au pied de ce fortin en briques rouges le « Castelet » avec ses deux tours crènelées, une architecture rappelant celle des châteaux forts médiévaux. Romane nous conduit dans la cour d’honneur, dite « cour des fusillés »: une plaque commémorative rappelle l’exécution de deux meurtriers le 13 janvier 1948.
Nous entrons dans les anciens bâtiments administratifs de « la maison d’arrêt, de justice et de correction pour hommes » conçue en 1855 par l’architecte départemental Jacques Jean Esquié. Construite de 1861 à 1869, la prison a connu une succession d’utilisations: d’abord hôpital à la suite de la guerre franco-prussienne, elle n’accueillera les premiers
détenus qu’à partir de 1872. Romane détaille le plan de ce lieu où de nombreux résistants ont été incarcérés à partir de 1942: une prison à l’architecture philadelphienne, étoile à cinq branches sur trois niveaux autour d’une rotonde centrale permettant à un seul gardien de veiller sur toutes les cellules. Pendant la seconde guerre mondiale, trois « branches » seront gérées par les autorités allemandes. Les détenus sont affectés dans un secteur particulier en fonction de la gravité du délit commis . Le bâtiment « 5 » était réservé aux femmes, le « 3 », regroupait les cellules disciplinaires. Identifiées par un chiffre composé du numéro du bâtiment, de son étage et de sa cellule, les portes étaient munies « d’une fente à haricot « permettant « au maton » de surveiller le détenu…
Nous entrons dans une salle dégageant une atmosphère pesante, une salle où les murs parlent. Graffitis, posters, cartes postales expriment la vie quotidienne en milieu carcéral, la privation de liberté, la renonciation à sa propre identité matérialisée à l’entrée en prison par l’attribution d’un numéro « d’écrou ».
Des panneaux retracent les échos d’une vie pleine de tensions, mais aussi d’humanité et de solidarité : le récit de l’évasion rocambolesque en 1968 d’Antoine Cossu, connu sous le pseudonyme de « Tony l’anguille », bandit des années 70, et celui des exubérances de Mélanie Volle, une jeune autrichienne arrêtée à Montauban pour « activités communistes et anarchistes » donne une autre dimension à ce lieu austère.
Un plan interactif reconstitue le site d’origine prévu initialement pour l’accueil de 400 détenus. Une circulation virtuelle dans différents lieux : le quartier des mineurs à partir de 14 ans, une cellule de travail, le parloir, un espace dédié à l’enseignement, la chapelle, des chambrées de 6, des cellules individuelles où sont isolés des individus « par sécurité » ou ceux ayant enfreint le règlement.
Au XIX°, la réhabilitation des prisonniers reposait sur trois piliers : travail, hygiène, religion. Des photos de 1929 témoignent des activités rémunérées exercées à Saint Michel, le ressemelage et le filage du raphia.
A l’époque de la construction de la prison, il était indispensable d’impressionner le passant et d’inculquer l’image de prisons aux conditions de détention déplorables… L’extérieur correspondait tout à fait à cette image, mais en réalité les locaux étaient dotés d’un système de ventilation et de chauffage et de nouvelles normes hygiéniques …Un confort dont la plupart des Toulousains ne bénéficiaient pas encore…
L’implantation du bâtiment au coeur du quartier facilitant « la technique du Yoyo », la dégradation du bâtiment, et la surpopulation carcérale obligent le ministère de la justice à programmer le transfert des détenus vers la maison d’arrêt de Seysses : 430 seront transférés le 27 janvier 2003, 30 en octobre 2009.
L’immense construction de près de 15000 mètres carrés a fait l’objet de nombreux projets…
Finalement l’état restera propriétaire de lieux et décidera de garder « ce bâtiment afin de respecter l’enjeu de la conservation de ce patrimoine emblématique du XIX°, de son histoire en lien très fort avec celle de la ville, de son intégration dans le quartier et de ses usagers au quotidien ».
Une immersion dans un monde clos dont on devine la dureté… sans doute aussi parfois la cruauté. Une atmosphère particulière se dégage derrière ces fenêtres au barreaudage rouillé, et malgré la cordialité de Romane, nous préférons prendre la poudre d’escampette et rejoindre notre Gers.
A bientôt pour d’autres » journées découvertes »,
Galerie 1 bibliothèque :
Galerie 2 chapelle de La Grave et le Castelet :



Laisser un commentaire